Garcimore dans son atelier, entouré de malles, d'accessoires et de livres, une colombe sur un panier, sa chienne Dolly couchée devant lui et au mur le panneau « Restez donc avec nous le samedi »
Portrait · magicien humoriste

Garcimore, le magicien qui ratait ses tours exprès

Rater un tour devant des millions de téléspectateurs, ça ne s'improvise pas. C'était son métier, et presque personne n'a su le refaire depuis.

Nom de naissanceJosé García Moreno
Naissance16 nov. 1940 · Elche de la Sierra
Mort18 avril 2000 · Le Gué-de-Longroi
SpécialitéMagie comique et animaux

Toute une génération peut encore réciter sa phrase sans hésiter, avec l'accent : « Des fois ça marche, des fois ça marche pas. » Elle résume une carrière entière, et elle est trompeuse. Garcimore n'était pas un magicien maladroit qu'on gardait à l'antenne parce qu'il faisait rire. C'était un musicien sorti du Conservatoire de Madrid avec un premier prix, qui a passé sa vie à faire semblant de rater ce qu'il savait parfaitement réussir.

Qui était Garcimore ?

Garcimore, de son vrai nom José García Moreno, est un illusionniste, humoriste et musicien franco-espagnol né le 16 novembre 1940 à Elche de la Sierra, dans la province d'Albacete, et mort le 18 avril 2000 au Gué-de-Longroi. Premier prix du Conservatoire royal supérieur de musique de Madrid en 1962, il arrive en France en 1967 et devient, à la fin des années 1970, le magicien le plus populaire de la télévision française aux côtés de Denise Fabre.

Sa marque de fabrique : le tour raté

On met souvent son numéro sur le compte de la maladresse. C'est l'inverse. Rater un tour à la demande est un exercice plus exigeant que le réussir, pour quatre raisons que n'importe quel magicien reconnaîtra.

Un échec crédible se prépare comme une réussite. Pour que le public croie à la panne, il faut d'abord qu'il ait cru à la promesse. Garcimore annonçait un lapin dans un chapeau avec le sérieux d'un homme qui va sortir un lapin. Le sérieux est le travail, la sortie ratée n'est que la chute.

Le raté est un second effet, pas une absence d'effet. Il ne sortait pas rien du chapeau, il en sortait autre chose. Techniquement c'est un tour complet, avec sa préparation, son chargement et son secret, simplement habillé en accident.

Le rire lui ouvrait la fenêtre au lieu de la fermer. Un magicien passe son temps à fabriquer de brefs moments où l'attention du public s'échappe. Chez lui, le fou rire de Denise Fabre faisait ce travail tout seul, en direct, devant tout le pays.

Le personnage dépassé était joué par quelqu'un qui contrôlait tout. Son accent méditerranéen était surjoué, tenu avec une maîtrise du français que le personnage passait justement son temps à démentir. Le rire particulier, les mimiques, le costume : rien là-dedans n'était accidentel.

Couverture du Journal de la Prestidigitation numéro 316 de mai-juin 1977 : Garcimore en smoking joue du tuba, sa chienne Dolly dans les bras
Journal de la Prestidigitation, n° 316, mai-juin 1977. La revue des professionnels, pas un magazine grand public.

Le milieu, lui, ne s'y est pas trompé. En mai-juin 1977, le Journal de la Prestidigitation, la revue de l'Association française des artistes prestidigitateurs, alors dans sa 58e année, lui donne sa couverture. C'est l'organe interne du métier, celui que la fédération publie encore aujourd'hui et que je reçois comme adhérent. On n'y met pas en couverture quelqu'un qui rate ses tours pour de vrai.

Trois expressions restées dans les mémoires

Couverture du magazine Fripounet numéro 44 : Garcimore, un perroquet posé sur le doigt, sous le titre « Garcimore : je suis décontrasté »
Le mot en une du magazine pour enfants Fripounet, n° 44 : « Garcimore : je suis décontrasté ».

L'humour n'était pas un enrobage posé sur ses tours, c'était leur charpente, et trois expressions cultes lui ont survécu. « Des fois ça marche, des fois ça marche pas » accompagnait la panne et servait d'excuse à tout. « Y m'énerve » visait l'objet récalcitrant ou l'animal qui n'en faisait qu'à sa tête. Et « décontrasté », sa déformation de « décontracté », qu'il conseillait à Denise Fabre quand elle riait trop pour tenir son texte : l'INA en a gardé l'archive.

Des fois ça marche, des fois ça marche pas.

Du tuba à la baguette : un parcours en trois temps

Fils d'un garde civil, orphelin jeune, José García Moreno apprend la trompette dans la fanfare de son village avant d'entrer dans une école d'enfants de troupe, section musique. Il suit ensuite les cours du Conservatoire royal supérieur de musique de Madrid, où il décroche un premier prix en 1962 et endosse le rôle de chef d'orchestre. Son instrument de prédilection était le tuba, mais il jouait la plupart des cuivres.

Affiche espagnole de Garcimore jeune, en uniforme à épaulettes, un trombone à la main et un oiseau posé dessus, sous le titre « Garcimore, creador de la magia musical »
« Creador de la magia musical » : sur ses affiches espagnoles, le trombone passe avant la baguette.

C'est d'ailleurs par la musique qu'il s'est vendu en premier. Une affiche espagnole de ses débuts le présente non pas comme prestidigitateur mais comme le « creador de la magia musical », trombone à la main, un oiseau posé sur la coulisse. Le magicien est venu après, et il n'a jamais tout à fait quitté l'orchestre.

En 1967, il débarque à Paris et enchaîne les auditions ratées, celles-là pour de vrai, avant qu'un cabaret finisse par l'embaucher. Suivent Tours, puis Marseille, et de modestes engagements. Au milieu des années 1970 on le retrouve musicien à l'harmonie de Grenoble, puis sur les planches de Palavas-les-Flots. Il revient à Paris en 1976, à trente-six ans, sans rien qui ressemble encore à une carrière.

Le déclic vient du Caveau de la République, où José Garcimore rode ses sketches et enregistre en 1977 son premier 33 tours, « Un Espagnol à Paris », produit par Jacques Canetti. Le directeur artistique Roland Berger le pousse ensuite sur la scène du cabaret Don Camilo. C'est là que le réalisateur Roger Pradines le remarque et le fait passer dans TV Music Hall. La télévision ne le lâchera plus pendant sept ans. La chronologie complète figure sur sa fiche Wikipédia.

1962 · MadridPremier prix de conservatoireIl sort du Conservatoire royal supérieur de musique de Madrid avec un premier prix et devient chef d'orchestre. Le tuba bien avant les cartes.
1977 · Caveau de la République« Un Espagnol à Paris »Une douzaine de sketches mêlés de vrais-faux tours, gravés sur son premier 33 tours, produit par Jacques Canetti.
1980 · Tour de FranceVedette du podiumIl est la tête d'affiche du podium du Tour, l'un des plus gros publics populaires que la France pouvait offrir à l'époque.
1981 · ParisEn vedette à l'OlympiaLe sommet d'un parcours lancé sur le tard, quatre ans à peine après son premier passage à l'antenne.
Vrai ou faux · le connaissez-vous vraiment ? Question 1 / 6  ·  Score 0

Avant la magie, il a décroché un premier prix de conservatoire.

Premier prix en 1962, puis chef d'orchestre. Son instrument de prédilection était le tuba, mais il jouait la plupart des cuivres.

Garcimore à l'œuvre

Le décrire ne sert pas à grand-chose, il faut le voir tenir une salle. Commencez par le Kaléidoscope avec Denise Fabre : quarante minutes où l'on voit le mécanisme complet, la promesse sérieuse, la panne, puis le fou rire qui emporte le plateau.

Le Kaléidoscope avec Denise Fabre, en entier.
1977 : il conseille à Denise Fabre de se « décontraster ».
Son close-up au Plus Grand Cabaret du monde.
Trente-cinq secondes face à David Copperfield.

Quatre archives, dont deux issues des fonds de l'INA. Vidéos hébergées sur YouTube.

Tac, Tac-Tac et toute la ménagerie

Garcimore en habit noir, un lapin blanc brandi à bout de bras, une colombe sur l'épaule, sa chienne Dolly et une chouette posées sur ses caisses de scène
La troupe au complet : lapin, colombes, chouette, perroquet sur la baguette, et Dolly sur la malle.

Peu de magiciens ont autant travaillé avec des animaux, et aucun n'en a tiré un ressort comique aussi net. Sa troupe tenait de l'inventaire de ferme :

  • Tac et Tac-Tac, les deux souris blanches. Les vedettes, celles qui apparaissaient là où personne ne les attendait.
  • Dolly, sa chienne. C'est elle qui est couchée sur l'établi, sur la photo en haut de cette page.
  • Bouma, la chouette. Un oiseau nocturne sur un plateau éclairé à blanc, avec tout ce que ça promet d'imprévu.
  • Rustine le lapin, Opo la poule, un pigeon blanc, deux tourterelles et un perroquet complétaient la distribution.

Un animal rend deux services à un magicien. Il attire l'œil, donc il détourne l'attention mieux que n'importe quel foulard. Et il désobéit, ce qui fournit gratuitement le grain de sable dont le numéro a besoin. Garcimore ne luttait pas contre cette désobéissance, il l'écrivait à l'avance.

Le magicien qui donnait ses tours

Garcimore en costume vert et chapeau haut de forme, baguette à la main, présentant une carte en équilibre sur un verre à une petite fille
Le public qu'il visait vraiment : un enfant, une carte, un verre, et rien à cacher.

Sa générosité technique est la partie de son héritage qu'on cite le moins. En 1978 il publie chez Gallimard « Les Secrets de Garcimore », un livre qui explique aux lecteurs comment faire. Il fait plusieurs fois la couverture de Pif Gadget pour y présenter des tours, il s'affiche en une de Fripounet, et il a sa propre boîte de magie, « Amusez-vous avec Garcimore », comme Gérard Majax et Dominique Webb à la même époque.

Le résultat se mesure encore aujourd'hui. Le magicien Mark Enzo raconte que son premier livre de magie fut « Les Secrets de Garcimore », offert par un ami pour son anniversaire, et que c'est par lui qu'il a pris goût à la magie. Ils sont nombreux dans ce cas, et c'est probablement sa vraie postérité.

Ses disques, de 1977 à 1989

Sa discographie raconte la carrière mieux qu'une biographie. Elle s'ouvre en 1977 sur un enregistrement public d'adulte, douze sketches gravés au Caveau de la République, puis bascule d'un coup vers l'enfance : les souris, la casquette de gardien de zoo, le méchant loup. Les derniers titres sortent quand la télévision l'a déjà lâché. Bide et Musique en recense dix ; en voici sept.

Pochette du 33 tours Un Espagnol à Paris de Garcimore
1977
Un Espagnol à ParisDouze sketches enregistrés en public au Caveau de la République, produits par Jacques Canetti.33 tours
Pochette du 45 tours Mes petites souris de Garcimore
1979
Mes petites sourisTac et Tac-Tac passent du plateau au disque, entourés d'enfants. Chez Carrère.
Pochette du 45 tours C'est écrit sur la casquette de Garcimore
1980
C'est écrit sur la casquetteEn gardien de zoo, un toucan sur le poing. Un animal de plus au générique.
Pochette du 45 tours Le méchant loup de Garcimore
1981
Le méchant loupLes trois petits cochons en 45 tours, masques compris. Il vise clairement les enfants.
Pochette du 45 tours Dans un an t'y es de Garcimore
1982
Dans un an t'y esUn duo, avec « Hop hop hoptimiste » en face B. Pas un tour à l'horizon.
Pochette du 45 tours Le rêve du magicien de Garcimore
1984
Le rêve du magicienHabit rouge, haut-de-forme et lapin géant. Face B : « Nous les magiciens ».
Pochette du 45 tours France-Espagne, España-Francia de Garcimore
1989
France-EspagneCanotier et ukulélé, avec « L'alcootest » en face B. Le dernier titre référencé.

Les archives : Garcimore hors caméra

Ce qui frappe en parcourant les photos d'archives, c'est la continuité. Le musicien, le magicien et l'homme aux animaux ne se succèdent pas dans sa vie, ils cohabitent depuis le début. Le trombone porte une cage à oiseaux, le tuba sert de terrier, la chienne dort sur l'établi au milieu des jeux de cartes.

Garcimore jeune, assis au milieu des cuivres d'un orchestre, son tuba sur les genoux
Dans les cuivresAvant la baguette, le tuba. Garcimore au pupitre, à l'époque où la musique était son métier.
Garcimore jeune homme en veste à galons, un trombone à la main, une colombe posée sur la coulisse et une cage à oiseaux dans l'autre main
Trombone et cage à oiseauxLes deux métiers dans la même main, dans la veine de l'affiche espagnole.
Garcimore joue du tuba, un petit animal à fourrure installé dans le pavillon de l'instrument
Grenoble, 29 novembre 1975« Quand José Garcimore se met à jouer du tuba, à tout moment une bestiole peut en sortir. » Archives du Dauphiné libéré.
Portrait en noir et blanc de Garcimore souriant, en veste rayée, tenant sa petite chienne blanche Dolly dans ses bras
Lui et DollyLe portrait de presse le plus diffusé de ses années de gloire. Rarement photographié seul.
Garcimore de profil, tête renversée, un billet de banque espagnol en équilibre sur son visage
Un billet en équilibreUn billet de la Banco de España posé sur le nez. Le genre de chose qu'on ne réussit pas par hasard.
Portrait promotionnel en couleur de Garcimore dédicacé à la main, avec sa chienne Dolly, une colombe sur l'épaule et deux souris blanches
La photo de tournéeLe portrait promotionnel, dédicacé de sa main, avec Dolly, une colombe et les souris.
Garcimore en veste rayée, debout près d'une moto ancienne, sa chienne Dolly dans les bras
Dolly de sortieSa chienne ne restait pas à la maison. Elle le suivait partout, plateau compris.

L'oubli, puis le 18 avril 2000

Il y tenait, à ces samedis. Sur la photo de son atelier, en haut de cette page, un panneau de l'émission est accroché au-dessus de son établi : « Restez donc avec nous le samedi ». La télévision l'a pourtant lâché aussi vite qu'elle l'avait pris. Après les samedis de TF1 avec Denise Fabre et Pierre Douglas, après Les Visiteurs du mercredi, les années 1980 et 1990 le laissent dans l'oubli et le besoin. Il se tourne vers La roue tourne, l'association qui aide les anciens artistes en difficulté, et qui lui obtient quelques rôles de figurant. En 1986 il publie une autobiographie au titre sans ambiguïté, « Le Magicien assassiné », aux Éditions du Belvédère.

Il meurt le 18 avril 2000 dans sa résidence du Gué-de-Longroi, près de Chartres, des suites d'un accident vasculaire cérébral. Il avait 59 ans. Il est inhumé dans cette commune d'Eure-et-Loir et laisse deux fils, Florent et Rodolphe. Sa dernière apparition télévisée, dans Le Plus Grand Cabaret du monde de Patrick Sébastien, a été diffusée après sa mort. En 2017, Florent a monté une exposition d'objets et d'archives à l'Espace Michel Simon de Noisy-le-Grand.

Garcimore et Éric Antoine : la même famille

On cherche parfois qui occupe aujourd'hui la place qu'il tenait. La réponse la plus proche est Éric Antoine, et la parenté est réelle sans être une copie.

Chez Garcimore, le rire naissait de l'échec. Le tour partait de travers et le public riait de la panne. Chez Éric Antoine, le rire naît de l'écriture, la vanne et le secret sont conçus ensemble, et le tour finit par réussir. Deux méthodes opposées pour un même refus.

Car les deux ont pris la même décision, qui n'est pas un style mais un renoncement : accepter que le public rie du magicien au lieu de l'admirer. C'est énorme dans un métier bâti sur la supériorité de celui qui sait, et ça reste, vingt-cinq ans après, ce que Garcimore a laissé de plus solide à la magie française.

Ce que je retiens de Garcimore

Une chose que j'ai mis longtemps à admettre : personne ne se souvient de vos tours. On se souvient de vous. Il a réussi la carrière la plus improbable qui soit avec un répertoire technique limité, parce qu'il avait un personnage que les gens reconnaissaient en trois secondes. La technique se travaille en atelier, le personnage se travaille devant les gens.

Il y a une deuxième leçon, plus concrète. En close-up, à trente centimètres d'une table, l'incident arrive tout le temps. Une carte tombe, quelqu'un coupe la parole, un enfant attrape le jeu. Le débutant subit ces moments, le professionnel les a déjà écrits. Garcimore avait poussé cette idée jusqu'au bout en faisant de l'incident son numéro entier.

Et puis il y a la partie moins joyeuse, que je garde en tête. Un artiste que la France regardait le samedi soir a fini par intituler son livre Le Magicien assassiné. La notoriété télévisée n'est pas un métier, elle en est un accélérateur, et elle s'arrête sans prévenir.

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