Chung Ling Soo, alias William Robinson, en costume de magicien chinois
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Portrait · une double vie, une fin tragique

Chung Ling Soo, le magicien qui est mort devant son public

Toute sa vie, il a fait croire qu'il était chinois. Une seule fois il a parlé anglais en public : pour murmurer, une balle dans le corps, « baissez le rideau ».

Vrai nomWilliam E. Robinson
Naissance2 avril 1861 · New York
Mort24 mars 1918 · Londres
Connu pourL'attrapeur de balles fatal

Certains magiciens sont entrés dans la légende par leurs tours. Lui y est entré par sa vie, et par sa mort. Chung Ling Soo fut, au début du XXe siècle, l'un des magiciens les plus adulés d'Europe. Sauf que Chung Ling Soo n'existait pas : derrière le costume de soie et la longue natte se cachait un Américain, William Robinson. Et son histoire est l'une des plus troublantes que la magie ait connues.

Une double vie : l'Américain déguisé en magicien chinois

Né à New York en 1861, William Ellsworth Robinson débute comme assistant des grands magiciens de son temps. Mais sa vraie trouvaille, c'est un personnage : il se grime, revêt des habits chinois, se rebaptise Chung Ling Soo et se présente comme un mystérieux mage venu d'Orient. La supercherie est totale : en public, il ne prononce jamais un mot d'anglais et répond aux journalistes par l'intermédiaire d'un interprète.

Ce coup de génie n'était pas le premier du genre. Piètre showman sous son vrai nom, sans charisme ni présence, Robinson avait compris très tôt qu'il lui fallait un masque pour exister sur scène. Avant la Chine, il avait ainsi été tour à tour « Ben Ali Bey » (en copiant un illusionniste allemand), « Nana Sahib » le nécromancien indien, puis « Abdul Khan » le mage de Constantinople, empruntant à chaque fois l'accent, le costume et souvent les tours d'un autre. Chung Ling Soo ne fut que son dernier déguisement. Le plus réussi.

Disons-le franchement : ces personnages, Chung Ling Soo en tête, relèvent de ce qu'on appellerait aujourd'hui le « yellowface », l'imitation caricaturale d'une autre culture. Un héritage, presque, du monde où Robinson avait grandi : son propre père se produisait dans les « minstrel shows », ces spectacles où des artistes blancs se grimaient en Noirs. Il poussa l'imposture jusqu'à s'inventer une biographie complète, orphelin né d'un missionnaire écossais et d'une Cantonaise, et à se déplacer avec un interprète « chinois »… qui était en réalité japonais.

Le public adore. Pendant des années, personne ne soupçonne que ce « Chinois » est en réalité un New-Yorkais. Son numéro est d'autant plus piquant qu'il entretient une rivalité retentissante avec Ching Ling Foo, un véritable magicien chinois au nom presque identique. Deux noms, un seul vrai Chinois, et un public qui s'y perd.

Affiche de Chung Ling Soo et ses dix assistants
« And his ten assistants »Le grand spectacle, vendu comme une féerie venue de Chine.
Affiche de Chung Ling Soo, Ancient & Modern Magic
« Ancient & Modern Magic »L'imagerie orientaliste qui faisait courir les foules.
Chung Ling Soo en costume complet
« L'imitateur de Ching Ling Foo »En costume complet, le nom de son rival jusque dans le sien.

Ching Ling Foo : le vrai Chinois qu'il a fait disparaître

Le plus troublant, c'est le sort de l'homme qu'il copiait. Ching Ling Foo était, lui, un authentique maître chinois, ancien illusionniste de l'impératrice de Chine. Sa signature : faire jaillir d'un simple tissu un énorme bol d'eau rempli à ras bord. Lorsque Foo lança un défi public, promettant une fortune à qui reproduirait son tour, Robinson releva le gant… mais Foo refusa de l'honorer.

Le vrai Ching Ling Foo aux côtés de Harry Houdini
Le véritable Ching Ling Foo (à gauche), avec Harry Houdini. Lui, était un authentique maître chinois.

La revanche de Robinson fut totale. En 1904, les deux hommes se retrouvent à Londres, leurs théâtres à cent mètres l'un de l'autre, leurs noms presque jumeaux. La presse organise un duel de magie. Foo exige que son rival prouve, devant la légation chinoise, qu'il est vraiment chinois : une condition que Robinson et les journaux ignorent soigneusement. Foo vient protester, Robinson se déclare vainqueur, et la presse s'amuse : « Soo a fait disparaître Foo. » Comble de l'ironie, le public londonien finit par croire que c'était Foo, le vrai Chinois, qui imitait Soo. Sa carrière s'effondre, et il sort de l'Histoire. L'imposteur avait gagné sur toute la ligne.

« Defying the Bullets » : le tour qui l'a tué

Le clou de son spectacle s'appelait « Defying the Bullets » (« en défiant les balles »), parfois présenté sous le titre macabre de « Condamné à mort par les Boxers » : des assistants tiraient sur lui au fusil, et il « attrapait » les projectiles, qu'il déposait ensuite sur une assiette. Un tour spectaculaire, et redoutablement dangereux, qui reposait sur un mécanisme truqué : les fusils étaient conçus pour qu'une charge à blanc parte, tandis que la balle marquée par le public, elle, ne quittait jamais le canon.

Le soir du 23 mars 1918, au Wood Green Empire de Londres, le mécanisme cède. Des résidus de poudre accumulés dans une arme s'enflamment, et la vraie balle, qui n'aurait jamais dû partir, est tirée. Touché en pleine poitrine, Chung Ling Soo fait alors une chose qu'il n'avait jamais faite en public : il parle anglais. « Oh mon Dieu. Il y a un problème. Baissez le rideau. » Il meurt le lendemain.

Il avait passé sa vie à cacher qui il était. Il a fallu une balle pour que, enfin, il dise un mot dans sa vraie langue.

Sa mort fit la une, et révéla au monde entier la vérité sur son identité. L'enquête de l'expert en armes Robert Churchill conclut à l'accident : pour économiser balles et poudre, Robinson démontait et nettoyait ses fusils à la main au lieu de les décharger, laissant des résidus s'accumuler là où il ne fallait pas. Le mystère, lui, n'a jamais tout à fait quitté l'affaire.

Son histoire en vidéo

Le destin hors normes de Chung Ling Soo, raconté en images d'archives :

L'incroyable histoire de Chung Ling Soo (Vintage Magic Archives).

Vrai ou faux · le saviez-vous ? Question 1 / 6  ·  Score 0

« Chung Ling Soo » était en réalité un Américain, William Robinson.

Un New-Yorkais qui s'est inventé une identité chinoise de toutes pièces pour bâtir sa carrière.

Ce que je retiens de Chung Ling Soo

Son histoire dit deux choses sur la magie. D'abord que le personnage compte autant que le tour : Robinson n'a pas inventé de nouveaux miracles, il a inventé un mythe, et c'est le mythe qui a fait courir les foules. Ensuite, plus sombre, qu'un tour peut tuer pour de vrai. L'attrapeur de balles a fait d'autres victimes après lui ; on le surnomme, à raison, le tour maudit.

Moi, je préfère le frisson sans le drame. Une grande illusion doit couper le souffle, pas mettre une vie en jeu. Tout l'art consiste à donner cette sensation de danger et d'impossible, en restant, en coulisses, d'une rigueur absolue.

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