Je suis magicien à Lyon depuis plus de quinze ans, et j'ai mis longtemps à savoir quel mot mettre sur ma carte de visite. « Magicien » est large, « illusionniste » fait penser aux grandes scènes, « prestidigitateur » sonne un peu XIXe. Ce dernier est pourtant le plus précis des trois, et le plus lyonnais, pour une raison que peu de gens connaissent.
Qu'est-ce qu'un prestidigitateur ?
Un prestidigitateur est un artiste qui produit des effets magiques par l'agilité de ses mains : cartes, pièces, petits objets, à quelques centimètres des yeux. Le mot désigne d'abord une technique, la manipulation, là où « magicien » désigne le métier entier et « illusionniste » la magie de scène à grande échelle.
Autrement dit : tout prestidigitateur est un magicien, mais tout magicien n'est pas prestidigitateur. Celui qui fait léviter une assistante sur une scène de gala fait de la magie ; il ne fait pas de la prestidigitation. Celui qui fait disparaître votre bague dans sa main, si.
Un mot inventé pour cesser d'être un escamoteur
Avant 1815, l'homme qui faisait des tours dans les foires s'appelait un escamoteur. Le terme sentait la fête foraine, les gobelets et, disons-le, le bonneteau : il traînait une odeur de tricherie dont la profession voulait se défaire.
C'est un magicien du nom de Jules de Rovère, qui décide de s'inventer un titre. Il forge « prestidigitateur », assez savant pour faire sérieux, assez transparent pour se comprendre. Robert-Houdin lui en attribue explicitement la paternité dans ses mémoires, le décrivant comme celui « qui le premier se servit d'un mot généralement employé aujourd'hui ».
Et c'est ici que Lyon entre en scène. La plus ancienne trace imprimée connue du mot est une annonce du Journal de Lyon du 21 mai 1819, signalant l'arrivée en ville des voitures et du fourgon de « Mr. Jules Rovère, PRESTIDIGITATEUR ». Le document a été exhumé et publié par Le Cabinet d'Illusions. L'appellation que j'emploie pour décrire mon métier a été imprimée pour la première fois dans le journal de la ville où je l'exerce.
Non, ça ne vient pas de « presto digiti »
On lit partout qu'il viendrait d'une expression latine, presto digiti, « doigts rapides ». C'est joli, et c'est faux. Le CNRTL est net : il est « formé à partir de preste et du lat. digitus, doigt ». C'est-à-dire d'un adjectif bien de chez nous qui signifie vif, et d'une racine latine. Un mot fabriqué au XIXe siècle, pas un héritage de l'Antiquité.
La suite est une affaire de dictionnaires. Il entre chez Boiste en 1823, qui le définit comme celui « qui fait des tours subtils avec les doigts ». L'Académie française ne l'admet qu'en 1878, soixante ans après l'annonce lyonnaise. Le CNRTL relève d'ailleurs une fréquence littéraire absolue de 55 : l'appellation est restée rare, technique, un peu solennelle. Elle l'est toujours.
Les mots d'avant : escamoteur, physicien, prestigiateur
Notre langue a essayé plusieurs étiquettes avant de se fixer. Le prestigiateur, du latin praestigiator, désignait au Moyen Âge un faiseur de tours ; on le trouve encore dans le dictionnaire franco-anglais de Randle Cotgrave, en 1611. L'escamoteur, lui, règne sur les foires jusqu'au XIXe. L'historien E. Raynaly, cherchant à en dater l'origine, renonçait avec humour en désignant « le père Adam comme le premier escamoteur ».
Il y a aussi le physicien, mot aujourd'hui perdu pour la magie : celui qui pratiquait la « physique amusante », ces expériences à mi-chemin entre science et spectacle. C'est le titre que portait Bénita Anguinet, première femme à tenir son propre théâtre de magie à Paris, en 1856. On disait d'elle qu'elle était « physicienne », pas magicienne.
Cette bataille de vocabulaire n'a rien d'anecdotique : elle raconte le moment où le métier cesse d'être suspect. Un siècle plus tôt, Reginald Scot publiait The Discoverie of Witchcraft (1584) pour démontrer que les prétendus sorciers n'étaient que des faiseurs de tours. Son livre, censé protéger des innocents du bûcher, devint le premier manuel d'apprentissage de la magie. L'histoire détaillée de ces glissements est documentée par la revue Artefake.
Prestidigitateur, illusionniste, magicien, mentaliste : qui fait quoi
Quatre mots, quatre réalités qui se recouvrent en partie. Voici comment je les distingue quand un client me demande ce qu'il doit chercher.
Le terme générique. Il couvre tout le métier, toutes les échelles, tous les formats.
Il manipule des objets par les doigts, à quelques centimètres des yeux. Cartes, pièces, votre alliance.
Il manipule des appareils et des décors, sur une scène, devant un public assis.
Il manipule la perception et la pensée. Aucun accessoire nécessaire.
Le travail d'illusionniste demande une scène, du matériel et un public assis ; la prestidigitation ne demande qu'une table et des mains propres. Le mentalisme, lui, se passe entièrement d'objets : c'est la perception qu'on manipule, pas le jeu de cartes.











