Contrairement à ce qu'on lit partout, le mot n'est pas né sur scène. Les recherches du Cercle des Mentalistes, appuyées sur l'Oxford English Dictionary, en font remonter la première trace écrite à 1790, sous la plume de C. M. Graham, comme l'exact opposé de « matérialisme » : est mentaliste celui qui se tourne vers l'esprit plutôt que vers les biens matériels. Rien à voir avec un spectacle.
En 1874, le mouvement américain de la New Thought lui donne un second sens, celui d'un développement personnel métaphysique. A. Victor Segno le popularise dans le monde entier avec The Law of Mentalism, au tout début du XXe siècle : on y parle de volonté, de mémoire, de guérison. Des consultants proposent alors des séances privées de « mentalism », entre voyance et coaching avant l'heure.
Le glissement vers le divertissement vient après. La presse américaine qualifie de mentalists les artistes de music-hall à partir de 1909. Les prestidigitateurs s'approprient le terme dans leur jargon au milieu des années 1930, notamment dans The Jinx, la revue que dirige Theodore Annemann. Et c'est le succès radiophonique de Joseph Dunninger, dans les années 1940, qui impose le mot au grand public. En France, il faut attendre 1955 et Les merveilles de la prestidigitation de Georges Kaplan, chez Payot, pour lire « tours de mentalisme ». Cette généalogie est documentée en détail par le Cercle des Mentalistes, d'après les recherches de Pascal de Clermont.
Autrement dit : pendant près d'un siècle, « mentalisme » a désigné une chose, puis les illusionnistes ont emprunté le mot pour en désigner l'imitation. Toute la confusion actuelle vient de là, et elle explique pourquoi j'insiste tant sur ce que je ne fais pas.
Une légende mérite d'ailleurs d'être écartée : on lit souvent que le premier mentaliste aurait été l'Italien Girolamo Scotto, vers 1550. Scotto était un remarquable prestidigitateur, à qui l'on doit des effets de carte pensée, mais le mot n'existait pas encore de deux siècles.
Côté effets, en revanche, la filiation est ancienne et bien réelle. Au XIXe siècle, Jean-Eugène Robert-Houdin et son fils Émile présentent leur numéro de double-vue : l'enfant, les yeux bandés, décrit les objets que son père emprunte dans la salle. Le principe est un code de communication patiemment appris. L'effet, lui, paraît télépathique. Le fonds magie de la BnF conserve la trace de ces numéros et de leurs héritiers.
Le XXe siècle donne ses lettres de noblesse à la discipline. Le duo français Myr et Myroska tient l'affiche des années 1940 aux années 1980, quatre décennies durant, avec cette formule qui résume tout : « S'il n'y a pas de truc c'est formidable, mais s'il y a un truc, reconnaissez que c'est encore plus formidable ! » C'est aussi l'époque où paraissent les manuels qui font encore autorité, notamment les 13 Steps to Mentalism de Tony Corinda, publiées en fascicules à la fin des années 1950.
À partir des années 2000, le Britannique Derren Brown change la donne : dans Pure Effect, paru en 2000, il assume publiquement que tout relève de la psychologie et de la suggestion, et devient, paradoxalement, plus troublant que ceux qui entretenaient le doute. La série The Mentalist, sept saisons et 151 épisodes à partir de 2008, fait le reste : le mot entre dans le langage courant, avec les contresens qui vont avec.
La discipline continue de se réinventer. Le Québécois Gary Kurtz a marqué les esprits avec Juste une illusion, et en France, Thierry Collet déplace le mentalisme vers le théâtre documentaire : son spectacle Je clique donc je suis, créé en 2014, utilise les données personnelles et le profilage plutôt que les cartes, pour montrer combien nous sommes devenus lisibles. Preuve, s'il en fallait, que cet art parle de son époque.