Demandez à quelqu'un de citer un hypnotiseur de spectacle : il vous répondra Messmer. Demandez-lui d'en citer un deuxième : il séchera. Pourtant, quarante ans avant que le Québécois ne remplisse des Zénith, un homme du sud de la France avait déjà installé l'hypnose en prime time, ouvert une boutique de magie à Paris, endormi des centaines de personnes sous contrôle médical et deviné les résultats du tiercé en direct. Il s'appelait Dominique Webb, et il est mort en 2019 dans une indifférence assez injuste.
Qui était Dominique Webb ?
Dominique Webb, de son vrai nom Dominique Achille Ange Gaston Weber, est un hypnotiseur, illusionniste et acteur français né le 24 avril 1941 à Portel-des-Corbières, dans l'Aude, et mort le 1er octobre 2019 à Narbonne, à 78 ans. Il est considéré comme celui qui a popularisé la magie à la télévision française dès les années 1960 — c'est-à-dire avant Garcimore, avant Gérard Majax, à une époque où l'ORTF n'avait qu'une chaîne et où passer à l'antenne signifiait être vu par tout le pays en même temps.
Dix-sept ans, et déjà à l'antenne
Sa précocité est le premier fait marquant. En 1958, il a dix-sept ans quand il présente ses tours dans Jeux et variétés sur l'ORTF. En 1960, il passe dans La Vache enragée avec un numéro intitulé « Les 6 cartes ». Entre 1961 et 1962, il tient six émissions de La Foire aux illusions sous le pseudonyme de « Professeur Magic ».
Il avait commencé bien avant. Dans un long entretien filmé avec Gaëtan Bloom lors du Jean Merlin Magic History Day de 2014, publié par l'association Artefake, il raconte avoir confectionné ses premiers tours à six ans, pris des cours à onze ans chez un magicien nommé Sanas, et adhéré enfant au French Ring et à l'AFAP — les cercles de la profession. À quatorze ans, il passe une audition chez Jean Nohain pour 36 Chandelles, qui lui donne ce conseil resté : « Parle plus fort, il faut qu'on t'entende. »
Il faut se représenter ce que cela voulait dire. La télévision française naissante cherchait des formats, et la magie posait un problème qu'elle n'a jamais complètement résolu depuis : à l'écran, rien ne prouve qu'il n'y a pas de trucage de caméra. Un magicien de télévision doit donc convaincre non seulement qu'il a fait quelque chose d'impossible, mais qu'il l'a fait pour de vrai, devant un public réel. Webb a été l'un des premiers à traiter cette contrainte comme un sujet plutôt que comme un obstacle.
Le tiercé du 24 janvier 1965
C'est son coup d'éclat, et il mérite d'être raconté précisément. Le 24 janvier 1965, sur le plateau de Télé Dimanche, l'émission de Guy Lux, il annonce les résultats du tiercé quinze minutes avant le départ de la course.
Ce format porte un nom dans mon métier : la prédiction médiatique. Le principe consiste à sceller une annonce avant un événement dont personne ne peut connaître l'issue, puis à ouvrir le pli en public. C'est aujourd'hui un classique : on l'a vu avec des résultats d'élection, des numéros de loterie, des scores de match. En 1965, à la télévision française, c'était neuf.
La suite est encore plus parlante que l'exploit. Le PMU n'a pas apprécié : les paris auraient chuté de moitié pendant trois semaines, et Webb s'est retrouvé interdit d'antenne pendant un an — c'est lui qui le raconte dans l'entretien d'Artefake. Un magicien puni pour avoir trop bien réussi son tour, c'est à peu près la meilleure mesure de l'impact qu'il avait ce jour-là. L'imitateur Thierry Le Luron, son ami, était présent sur le plateau.
Je ne vais pas expliquer comment ce genre d'effet se construit — c'est le patrimoine actif de la profession, et la frontière posée par Majax me paraît la bonne. Mais on peut dire ceci : la difficulté d'une prédiction médiatique n'est presque jamais technique, elle est logistique et juridique. Il faut que la scellée soit incontestable, que des tiers puissent en témoigner, et que rien ne soit modifiable après coup. C'est un travail d'organisation autant que de magie, et à l'échelle d'un direct national, en 1965, sans aucun des outils d'aujourd'hui, c'est considérable.
Music-hall, boutique et prime time
Sa carrière ne s'est pas jouée qu'à l'écran. Dans les années 1960 et 1970, il tient l'affiche du festival estival de magie de l'Olympia — trois mois consécutifs en tête d'affiche, ce qui, dans cette salle et à cette époque, situe un artiste. En 1966, il ouvre une boutique baptisée « Magic » rue de Dunkerque, à Paris : le magasin de magie est le lieu où une profession se transmet, bien plus que les écoles.
Puis vient le sommet télévisuel : Des magiciens, vingt-deux émissions diffusées sur la première chaîne entre 1976 et 1979, à 21 heures. Une case de prime time, sur la première chaîne, consacrée à la magie, pendant quatre ans. Aucun magicien français n'a obtenu l'équivalent depuis. En 1981, il monte Magic story au théâtre Mogador, qui tient six mois — l'un des rares spectacles de magie à avoir réussi une exploitation longue dans une grande salle parisienne.
Détail savoureux : en 1972, la musique de son Festival de la magie est composée par un jeune inconnu nommé Jean-Michel Jarre, cinq ans avant Oxygène. La chronologie complète figure sur sa fiche Wikipédia.
L'hypnose de spectacle, avant qu'elle ne redevienne à la mode
C'est sur ce terrain que son avance est la plus nette. En 1978, il hypnotise plusieurs centaines de personnes au cours d'une même démonstration, encadrée par une supervision médicale. Il publie L'Hypnose et les Phénomènes psi en 1977, puis Ma méthode en 1987.
Ce qui frappe, c'est le sérieux du dispositif. L'hypnose de spectacle souffre en permanence du même soupçon : complices, mise en scène, ou à l'inverse manipulation dangereuse. Faire venir un médecin, c'est répondre aux deux accusations d'un coup, et c'est exactement ce que font aujourd'hui les hypnotiseurs de scène sérieux. Il y était déjà.
La filiation avec Messmer saute aux yeux dès qu'on met les deux carrières côte à côte : même format de plateau, même mélange de démonstration collective et de numéros individuels, même nécessité de rassurer sur l'innocuité. Le Québécois a eu pour lui l'époque, les moyens de production et un nom de scène emprunté à Franz-Anton Mesmer. Webb, lui, a défriché sans référence à laquelle se raccrocher.
Les célébrités, la lévitation et le piano volant
Son répertoire de grande illusion s'est écrit avec les vedettes de l'époque, et la liste vaut d'être citée. En 1971, il hypnotise Salvador Dalí au musée Grévin, lors de l'inauguration de sa statue. En 1974, il crée l'illusion du piano volant pour le chanteur Christophe à l'Olympia. En 1977, dans Des magiciens, il fait léviter Line Renaud. Et Coluche lui a servi d'assistant dans un numéro de lévitation resté à l'antenne.
Le premier Festival international de la magie à l'Olympia date de 1968, monté avec le soutien de Bruno Coquatrix, qui écrira en préface d'un de ses programmes qu'un artiste lui avait proposé de « tenir la scène pendant deux heures, sans chanter, sans danser ». Il y invitait les grands noms internationaux de la discipline : Richiardi, Shimada, Tony Slydini, Otto Wessely.
Sa boutique, elle, n'était pas qu'un commerce : le sous-sol abritait une salle de spectacle et une école de magie. C'est là qu'un gamin de douze ans nommé Gaëtan Bloom est venu prendre ses premiers cours — le même qui, quarante ans plus tard, mènerait l'entretien filmé où Webb raconte sa vie.
La dernière période : Méribel
De 2000 à 2017, il crée et dirige le festival Magic Méribel, en Savoie. Dix-sept éditions : c'est long, et c'est une autre façon d'exister dans ce métier — non plus comme artiste sur un plateau, mais comme organisateur qui fait travailler les autres. Beaucoup de carrières de magiciens s'arrêtent avec le dernier passage télé. La sienne s'est reconvertie.
Un accident de ski en 2006 le prive de l'usage de ses jambes pendant plusieurs années et met un terme à sa carrière de scène. Il passe ses vingt dernières années à Portel-des-Corbières, le village où il était né.
Il meurt le 1er octobre 2019 à l'hôpital de Narbonne, à 78 ans ; ses obsèques sont célébrées le 4 octobre à Portel, comme l'a rapporté L'Indépendant. C'est sa fille Julia Webb, magicienne elle aussi — le public l'a découverte à La France a un incroyable talent en 2010 —, qui annonce sa mort. Sa sœur Clarisse Weber a également fait carrière dans la magie pour enfants. Le métier est resté dans la famille.
Le problème insoluble de la magie à la télévision
Toute sa carrière a buté sur une difficulté que la télévision n'a jamais résolue, et qu'il vaut la peine d'énoncer clairement : à l'écran, rien ne distingue un tour d'un montage.
Devant vous, un magicien est contraint par le réel. La caméra, elle, peut couper, ralentir, recadrer, refaire une prise. Le spectateur le sait, et ce savoir sabote l'effet avant même qu'il ne se produise : pourquoi s'émerveiller de quelque chose qui a peut-être été fabriqué en post-production ?
Les réponses apportées depuis soixante ans sont toujours les mêmes. Filmer en plan-séquence, sans coupe visible. Placer de vrais spectateurs dans le champ, dont on voit la réaction. Faire intervenir des tiers vérifiables — un huissier, un médecin, un présentateur qui n'est pas complice. Webb utilisait déjà les trois : le public de plateau, la supervision médicale pour l'hypnose, et le direct pour la prédiction.
C'est d'ailleurs pour ça que le direct comptait tant à son époque. Une prédiction annoncée quinze minutes avant une course, en direct, devant un présentateur qui n'a rien à y gagner, résout le problème d'un coup : il n'y a pas de post-production possible. Les magiciens de télévision d'aujourd'hui, qui travaillent en enregistré et diffusent sur des plateformes, ont paradoxalement un problème de crédibilité plus grand que le sien.
Ce que « Des magiciens » a rendu possible
Vingt-deux émissions à 21 heures sur la première chaîne entre 1976 et 1979, ce n'est pas seulement une ligne de biographie. C'est une case qui a fait vivre une profession entière pendant quatre ans.
Une émission consacrée à la magie fait travailler des dizaines d'artistes qui, autrement, tourneraient dans des cabarets et des galas sans jamais être vus au-delà. Elle crée des vocations chez les enfants qui regardent. Elle donne aux magiciens un argument commercial auprès des organisateurs. Et elle installe dans la tête du public l'idée qu'un spectacle de magie est un divertissement familial légitime, au même titre qu'un concert.
Quand cette case disparaît, tout ce système se contracte. C'est ce qui s'est produit dans les années 1980 et 1990, et c'est en partie ce qui explique que Garcimore, star absolue des samedis, ait fini dans l'oubli en une décennie. Le format tenait les carrières ; sa disparition les a emportées avec lui.
L'autre carrière : le bâtisseur
C'est la partie de son parcours que les notices biographiques passent sous silence, et c'est peut-être la plus instructive. Webb n'a pas seulement joué : il a fabriqué. Le même entretien d'Artefake détaille une trajectoire d'entrepreneur que très peu de magiciens ont eue.
Avec son frère, il fabrique d'abord des boîtes de magie de façon artisanale. L'atelier devient, selon son propre récit, une usine d'une centaine de salariés, revendue ensuite aux éditions Robert Laffont. La boutique de la rue de Dunkerque, ouverte en 1966, s'inscrit dans la même logique : être présent là où le public entre en contact avec la magie pour la première fois, c'est-à-dire dans un magasin, pas dans une salle.
La suite est une succession de formats qu'on dirait inventés par un producteur : les festivals internationaux de magie à l'Olympia à partir de 1968 ; Magic Story en 1981 au Mogador, une comédie magique réunissant vingt-cinq artistes, cinq musiciens et quatorze animaux ; le château de Verderonne en 1983 pour l'émission Château magique ; le Castell del Misteri en 1989, un château du XIVe siècle transformé en lieu de spectacle sur la Costa Brava ; des passages réguliers dans Sacrée Soirée à partir de 1990 ; un Magic House Restaurant à Saint-Barthélemy, emporté par le cyclone Luis ; une attraction au Futuroscope en 1996 ; puis le festival de Méribel.
Il y a une leçon là-dedans pour n'importe quel artiste indépendant. Un numéro ne se vend qu'une fois par soir ; un lieu, une boîte de jeu, un festival ou une émission continuent de travailler quand vous dormez. Webb a passé sa vie à convertir un savoir-faire de scène en objets et en lieux, ce qui explique qu'il ait tenu soixante ans là où la plupart de ses contemporains ont disparu avec leur dernière case télé.
Ce que je retiens de Dominique Webb
La première chose est une leçon d'humilité professionnelle : presque rien de ce qu'on croit inventer ne l'est. La prédiction scellée, l'hypnose collective encadrée par un médecin, le magicien qui tient une case de prime time : tout était déjà là entre 1958 et 1980. Quand on me présente un format comme une nouveauté, je pense à lui.
La deuxième concerne la mémoire du métier. Il a été effacé pour une raison simple et un peu triste : ses archives sont difficiles d'accès. Un artiste des années 1960 dont les passages dorment dans des fonds de télévision existe moins, aujourd'hui, qu'un artiste des années 2010 dont tout est en ligne. C'est un biais dont il faut se méfier quand on établit un classement des plus grands magiciens : on y classe surtout ce qui est disponible.
La troisième est plus personnelle. Il a fait trois métiers dans un seul : artiste de plateau, commerçant, organisateur de festival. Dans un métier où l'on ne dépend que de soi, cette capacité à changer de rôle sans quitter le sujet est probablement ce qui permet de durer soixante ans. C'est ce que je regarde chez lui bien avant le tiercé de 1965.
Questions fréquentes
Qui était Dominique Webb ?
Dominique Webb, de son vrai nom Dominique Achille Ange Gaston Weber, est un hypnotiseur, illusionniste et acteur français né le 24 avril 1941 à Portel-des-Corbières, dans l'Aude, et mort le 1er octobre 2019 à Narbonne, à 78 ans. Il est considéré comme celui qui a popularisé la magie à la télévision française dès les années 1960.
Quand est mort Dominique Webb ?
Il est mort le 1er octobre 2019 à Narbonne, dans l'Aude, à l'âge de 78 ans.
Quel était le vrai nom de Dominique Webb ?
Dominique Achille Ange Gaston Weber. Le nom de scène Webb est une anglicisation de son patronyme. Il a également utilisé le pseudonyme « Professeur Magic » à ses débuts télévisés, entre 1961 et 1962.
Qu'est-ce que le tiercé deviné en 1965 ?
Le 24 janvier 1965, sur le plateau de « Télé Dimanche » de Guy Lux, Dominique Webb a annoncé les résultats du tiercé quinze minutes avant le départ de la course. C'est l'un des premiers grands effets de prédiction médiatique de la télévision française, un format que les mentalistes reprennent encore aujourd'hui.
Dominique Webb est-il le précurseur de Messmer ?
Il en est l'ancêtre direct à la télévision française. Dès les années 1960 et 1970, il installe l'hypnose de spectacle comme un format de prime time, notamment avec l'émission « Des magiciens » diffusée sur la première chaîne entre 1976 et 1979. Messmer, quarante ans plus tard, exploite le même filon avec les moyens de son époque.
Qu'était le festival Magic Méribel ?
Un festival de magie créé et dirigé par Dominique Webb à Méribel, en Savoie, de 2000 à 2017. Il occupe la dernière partie de sa carrière, après ses années de télévision et de music-hall.
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